Bhagavad-Gîta (« Le Chant du Bienheureux »)

C'est  par son enseignement pratique donné sur un champ de bataille que la Bhagavad-Gîtâ, ce poème vieux de plus de deux mille ans, peut encore nous parler aujourd'hui. Au cœur du texte apparaissent un mot et une notion qui sont devenus familiers aux lecteurs occidentaux : le yoga. Attention, le terme ne renvoie pas vraiment ici à un exercice de « gymnastique spirituelle » ; ne nous attendons pas à trouver dans le Gîta des exemples précis de positions corporelles propices à la méditation ! Le yoga y est présenté comme une discipline – d’où la traduction du mot par « ascèse » dans les pages qui suivent -, une discipline conduisant celui qui s’y livre à être intérieurement plus libre et conscient de sa part de responsabilité dans l’ordre ou le désordre du monde.

L’enseignement proprement dit commence avec le refus du guerrier Arjuna de combattre au seuil d’un affrontement fratricide. Voyant dans le camp ennemi certains de ses cousins, il est terrassé par l’angoisse et entend renoncer à son devoir. C’est alors que le cocher de son char, Krishna, qui se révèle progressivement comme étant le dieu Krishna lui-même, prend la parole et le persuade de ne pas se dérober. Pourtant, même s’il décide à prendre les armes, il va faire découvrir à Arjuna une nouvelle voie pour orienter l’action, la voie du renoncement.

De quoi s’agit-il ? S’inscrivant dans la lignée des Upanishad, ces textes antérieurs et sacrés qui font entendre les paroles de grands maîtres renonçant, la Gîta invite d’emblée à se défaire d’une conception et d’une pratique trop rigoureuse des rites. Lorsque, au deuxième chant, Krishna pose l’acte (karman) comme inférieur « au détachement intérieur », il parle en effet de l’acte rituel dont le moteur est le désir de jouir de son action. Les rites ne sont pas critiqués parce qu’ils seraient intrinsèquement mauvais, mais parce qu’ils sont accomplis dans le seul but d’en tirer un bénéfice.

C’est bien le désir, affirme Krishna, qui est à la base de l’action qui enchaîne le monde et nous avec. Le Gîta nous enjoint-elle à y renoncer tout à fait ? En regardant de plus près, on constate que ce qui est ici dénoncé n’est pas tant le désir en lui-même que le désir aveugle, égocentrique ; cette tendance humaine, trop humaine, à tout s’approprier, à tout ramener à soi. La cécité du désir provient de l’attachement excessif des sens et de l’esprit aux objets du monde, ces choses qui passent et aux- quelles nous accordons si facilement une valeur d’absolu. Une telle méprise, un tel excès n’engendrent qu’égarement et confusion, jusqu’à faire de nous-mêmes notre « propre ennemi ». Comment dès lors libérer le désir de son aveuglement  et de sa crispation sur les biens de ce monde qui ne sont que transitoires ? En cultivant en soi le détachement. Non point en se désintéressant de l’action et de ses conséquences, mais en renonçant à en consommer les fruits, l’acte de manger symbolisant ici l’ardeur du désir égocentrique.

Ce renoncement intérieur, Krishna le déclare supérieur à la connaissance, à la contemplation et aux pratiques ascétiques. Mais il affirme parallèlement qu’il est inaccessible à celui qui ne s’adonne pas à cette discipline de l’action et de l’intelligence qu’est le yoga, précisément. L’emploi de ce mot est très antérieur à la Bhagvad-Gîta - dans certaines traditions, il désigne une action permettant de lier ou d’atteler divers éléments entre eux (les pièces d’un char, par exemple). Dans le poème, il renvoie toujours à une pratique qui engage l’être dans sa totalité- corps, parole, esprit – car visant l’unité de soi. L’importance accordée à cette pratique qu’il faut poursuivre « avec persévérance » est fondée sur une loi fondamentale : chaque acte que j’effectue aujourd’hui, certes déterminé et même conditionné par un passé et un contexte, est en même temps cause d’effets à venir. De ce fait, il porte en lui une dimension prospective qui donne toute sa valeur au choix d’une discipline.

Néanmoins, si le yoga en tant qu’effort sur soi permet le détachement, ce n’est pas au prix d’une action violente et contre-nature. Le texte parle d’une ascèse mesurée ; celle-ci doit être assidue et cependant  dé-passionnée, c’est  à dire exercée dans une qualité d’attention au présent de l’action, « l’esprit mobilisé », sans avidité ni tension volontariste vers le but à atteindre. Il s’agit de cultiver l’attention, la maîtrise de soi par autant d’exercices soutenus qui peuvent s’apparenter à un rite que l’on répète régulièrement ; non pas une habitude mécanique, mais un geste conscient, patient et déterminé à la fois. Le résultat en sera un état d’équilibre intérieur où l’on n’est plus sans cesse affecté par les couples d’opposés tels que le plaisir et la douleur, la passion et l’aversion, le succès et l’insuccès… C’est cet état d’équanimité qui, selon Krishna, définit le Yoga.

Mais ce dernier ne s’arrête pas là. En tant que discipline de l’intelligence, il invite à un retournement : rassembler les fonctions sensorielles et mentales pour les orienter vers l’intérieur, en soi-même, afin de réaliser le silence des pensées, dans une posture d’écoute vigilante où, « l’esprit apaisé », le moi agissant s’est mis en retrait- ce que nous entendons aujourd’hui par yoga vise ce processus. Au cœur de ce recueillement, l’intelligence (buddhi, du verbe budh qui signifie « s’éveiller » devient de plus en plus apte à refléter la connaissance de l’âtman, terme central de la pensée indienne qui désigne le « soi », le principe d’unité et de cohésion des êtres vivants, « non né, éternel et permanent » et dont « nul n’a la science ». L’expérience que décrit la Bhagvad-Gîta est bien d’ordre spirituel ; et c’est pourquoi elle se produit au niveau de l’intelligence, puissance intuitive de l’esprit qui donne la force du discernement. Tout l’effort du yoga trouve là sa raison d’être, dans une présence à soi et à cet Autre dont Krishna se révèle le symbole vivant. « Toi seul connais l’essence de ton être » peut ainsi lui souffler Arjuna.

A l’aune de cette expérience, le détachement lui-même, loin de signifier la négation de toute forme d’attachement, se retourne en un sentiment tout autre que celui qui, sous la forme du désir, est un « insatiable feu » : la dévotion, envers Krishna et, à travers lui, envers le monde tout entier. « Dévotion » traduit le mot sanskrit bhakti, du verbe bhaj qui signifie « partager, prendre part ». Prendra part à « la paix infinie » de ce guide intérieur qui tient place de cocher dans le char d’Arjuna invite à une profonde confiance au cœur même de l’agir, sur le champ de bataille qu’est l’action humaine. Ici le renoncement devient abandon. Celui qui se voue au yoga, le yogin, fait don des fruits de son action à Krishna qui, « inlassablement engagé dans l’action », agit pour le « bien-être du monde ».  

 

 

« Celui qui médite sur la Gîta en reçoit chaque fois une joie plus fraiche et une nouvelle signification. Il n’est aucun aspect spirituel que la Gîta ne puisse illuminer ».

Mahatma Gandhi